Résultats d’évaluation d’entretiens pharmaceutiques au Royaume-Uni et Belgique

En complément d’un article publié dans Officines Avenir n°14 (juillet 2016), l’USPO vous présente les résultats d’évaluations d’entretiens pharmaceutiques au Royaume-Uni et en Belgique.

Ces entretiens ont été réalisés pour des patients chroniques, au Royaume-Uni sous l’acronyme NMS (« new medicine service » – voir I) puis en Belgique par la traduction d’« entretien d’accompagnement de nouvelle médication » (ENM-voir II).

 

  • Au Royaume-Uni, cinq ans d’expérience avec une efficience démontrée

Le service NMS est accessible suite à la prescription d’un nouveau traitement, lors des initiations de traitement au long cours de cinq classes thérapeutiques (diabète type 2, asthme, BPCO, hypertension, anticoagulant / antiplaquettaire) pour les patients âgés de plus de 14 ans. Les objectifs recherchés sont l’amélioration de l’adhésion au traitement et de la compréhension du patient et la diminution du gaspillage.

NMS est un service effectué sous 28 jours en trois étapes par le pharmacien dispensateur et comprenant notamment des questions/ réponses par exemple sur les effets secondaires, un retour d’expériences sur la prise du médicament et un bilan de fin de traitement.

NMS est gratuit pour les patients. Le pharmacien est rémunéré d’une part, sous forme fixe forfaitaire[1] et, d’autre part, selon le pourcentage d’interventions complétées jusqu’au troisième entretien[2] par rapport à un plafond pré-calculé selon le volume de prescription de l’officine[3].

Le National Health Service (NHS) a introduit le service NMS en octobre 2011. Il a été réalisé[4] au moins une fois par 91,2 % des pharmacies d’officine.

Une évaluation de NMS a été effectuée[5] par l’université de pharmacie de Nottingham. Pour chacune des classes thérapeutiques concernées par NMS, des modèles pharmaco économiques ont évalué les effets à long terme de la non observance notamment les conséquences (non) fatales et leurs coûts associés. Les coûts directs avec intervention NMS améliorant l’adhésion sont comparés aux coûts de la non adhésion.

L’efficience de NMS a été largement démontrée sur la base de 61 pharmacies et 504 patients:

  • l’adhésion au traitement mesurée en semaine 10 est de 60,5 % dans la pratique courante contre 70,7 % (+10,2 points) avec NMS
  • Les dépenses de santé du NHS sont de 362 euros en pratique courante contre 298 euros avec NMS, soit une économie de 64 euros réduite à 29 euros en intégrant le coût d’intervention de NMS. 75 % de ces économies portent sur les dépenses hospitalières[6].
  • NMS génère des gains à long terme pour toutes les classes thérapeutiques (mesurés par la méthode Qaly[7])
  • L’interaction entre les patients et le pharmacien est soulignée en termes d’apprentissage sur les médicaments et sur les expériences spécifiques partagées.

Sur la base de cette évaluation, le NHS a décidé de poursuivre le service introduit en octobre 2011.

Selon les auteurs de cette évaluation, la mise en œuvre de NMS dépend des relations avec les prescripteurs et de l’habileté du pharmacien à mener les questionnaires. Ces problématiques d’ordre qualitatives et organisationnelles ont ensuite été analysées plus spécifiquement au Royaume-Uni et en Belgique.

Des universitaires anglais[8] ont exploré la récente mise en œuvre du NMS dans les pharmacies d’officine, pourquoi ce service est devenu évident en pratique et quelles leçons peuvent en être retenues pour d’autres services.

La charge de travail de NMS a été absorbée dans les routines des pharmaciens parallèlement aux responsabilités existantes sans aucune ressource supplémentaire. Selon les auteurs, « les pharmaciens sont pragmatiques, simplifiant  et adaptant le NMS pour faciliter sa réalisation en agissant à sa discrétion pour contourner les formalités considérées comme non essentielles ». La compréhension de NMS par les pharmaciens a été trouvée par l’adéquation entre les croyances vis-à-vis du rôle de leur profession et la réalisation de ce service. Bien que les pharmaciens tiennent des vues positives sur la valeur de NMS, pas tous ne sont convaincus par ces bénéfices perçus. Certains décrivent de nombreux entretiens sans identification de problème avec les médicaments du patient. Les médecins sont généralement coopératifs avec cette initiative mais ignorent des bénéfices potentiels de ce service. « Les relations faiblement développées entre pharmaciens et généralistes entravent la mise en œuvre ».

Une autre étude[9] porte sur l’expérience et les perceptions par les pharmaciens d’officine de NMS. Les pharmaciens soulèvent d’un côté, des opportunités positives pour améliorer l’adhésion et l’amélioration des pratiques et, d’autre part, des difficultés en termes de mise en oeuvre. Les pharmaciens accueillent favorablement les opportunités pour utiliser leur expertise professionnelle et mieux atteindre l’implication de patients pour une pratique qui développe la « ressource patient ». C’était un besoin perçu pour une meilleure publicité à propos du service. Différents niveaux de travail collaboratif sont reportés. Des pharmaciens ont travaillé avec des médecins généralistes mais ils ne sont pas majoritaires. La collaboration avec les infirmières pour le management des patients chroniques est souhaitée mais rarement reportée par les pharmaciens. Alors que les relations avec les généralistes et les infirmières sont établies, NMS est une opportunité pour une nouvelle collaboration. D’autres pharmaciens reportent un manque de retours d’information et de reconnaissance de leur rôle.

Les auteurs de l’étude concluent que « NMS fournit une opportunité pour l’intérêt du patient et le développement de la pratique pharmaceutique contemporaine, mais une meilleure collaboration avec les pratiques des généralistes et des infirmières devrait améliorer le service ».

NMS figure parmi les services dits avancés des pharmaciens au Royaume-Uni avec les autres services ci-dessous. Des liens existent entre ces prestations puisque l’accréditation pour la revue de médication (MUR) est nécessaire pour proposer le service NMS.

Les autres services avancés des pharmaciens au Royaume-Uni

« Medicines Use Review » (MUR) revue de médication pour les prescriptions complexes et chroniques
« Appliance Use Review » (AUR) Dispositif de révision de la consommation effectué en pharmacie ou au domicile (service également accessible aux infirmières)
« Stoma Appliance Customisation » (SAC) Adaptation des stomies
Vaccination contre la grippe en officine depuis 2015 pour les patients ciblés à risque

Source : http://psnc.org.uk/services-commissioning/advanced-services/

 

  • En Belgique, un faux départ avec des barrières identifiées

NMS a été traduit en Belgique par « entretien d’accompagnement de nouvelle médication » (ENM). A l’initiative du pharmacien, sur prescription du médecin ou à la demande du patient, l’ENM s’est mis en œuvre en 2013 pour une seule pathologie chronique : les patients asthmatiques identifiés, à la condition d’avoir un traitement de corticoïdes à inhaler.

Il s’agissait du premier programme d’accompagnement en Belgique, lancé en même temps que les entretiens pharmaceutiques en France pour les patients sous AVK.

Les deux étapes de l’ENM en Belgique[10]  

Le premier entretien d’information portesur l’analyse des attentes, de la motivation et des expériences du patient, la dispensation d’informations relatives à l’asthme, son traitement, le bon usage des médicaments, l’importance d’une bonne observance.

Le second entretien de suivi (de 3 à 6 semaines après le premier entretien) comprend l’écoute du patient, l’analyse de son expérience vécue depuis le 1er entretien, la discussion des problèmes éventuellement rencontrés par le patient (événements inattendus, effets indésirables, etc.). Une attention particulière est accordée aux points d’attention relevés et enregistrés lors  du premier entretien.

Le pharmacien reçoit un honoraire forfaitaire spécifique de 20 euros par entretien d’accompagnement (soit 40 euros pour une prestation ENM complète).

Deux récentes publications dressent le bilan de la mise en œuvre en Belgique.

  • Par interviews de pharmaciens, patients éligibles et médecins[11]

Les pharmaciens ont trouvé difficile d’identifier les nouveaux patients asthmatiques quand ils ne sont pas informés du diagnostic. Un manque de détermination des médecins, patients et pharmaciens a été noté[12] dès le début du programme. Beaucoup de pharmaciens n’ont pas vu en quoi l’ENM différait des soins pharmaceutiques existants. Les médecins considéraient ce service comme une part de leurs propres missions et déconseillaient le questionnaire ACT pour le suivi dans les pharmacies d’officine.

Selon les auteurs de l’étude, l’introduction du programme ENM ne fût pas suffisamment intégrée dans l’organisation du système de soins belges, causant une faible utilisation et une résistance dans la mise en œuvre. Pour améliorer l’utilisation de ce service et ces possibles extensions à d’autres groupes de patients, une meilleure collaboration entre les professionnels de santé pendant la conception et la mise en œuvre est nécessaire, aussi bien qu’une collecte systématique pour suivre la qualité du service, et plus d’information pour les patients et médecins.

  • Par analyse[13] des attitudes et opinions des pneumologues et médecins généralistes[14]

Un groupe large de généralistes n’a pas été averti de l’existence de ENM et seulement un petit nombre ont en eu une expérience. Quasiment tous les médecins interrogés (72) sont d’accords avec le fait que la répétition sur les techniques d’inhalation et du suivi de l’adhésion est utile.

Les auteurs de l’étude ont distingué plusieurs barrières qui rendent les médecins sans soutien à l’ENM. L’obstacle le plus important semblait que le pharmacien n’était pas obligé de communiquer avec le médecin à propos de ce service. De nombreux généralistes pensent que la rémunération est trop importante et trop liée au nombre d’ENM réalisés et que les pharmaciens rentrent dans leur domaine en délivrant ce service. Les pneumologues et les généralistes sont concernés sur la façon dont le pharmacien inclut le patient dans l’ENM, parce que ce n’est pas toujours clair que l’indication correspond à la prescription de corticoïdes inhalés. Tous les médecins sont convaincus que les critères d’inclusion doivent être étendus, à tous les patients utilisant une thérapie d’inhalation, qui bénéficierait ainsi d’un soutien additionnel. Enfin, quelques médecins ont une objection sur le fait que les pharmaciens ne sont pas obligés de suivre une formation additionnelle avant de fournir le service. Les opinions des généralistes sont mitigés et plutôt radicales tandis que les pneumologues sont parfois plus enthousiastes à propos de cette initiative.

La transposition en France des entretiens développés au Royaume-Uni puis en Belgique est envisagée pour les raisons suivantes (Officines Avenir n°14 -juillet 2016) :

  • NMS est efficient en termes d’observance, avec un potentiel encore supérieur en France pour l’amélioration des pratiques 
  • NMS s’auto finance et génère même des économies et gains qualitatifs à long terme pour les patients
  • Les difficultés de mise en œuvre de NMS ont déjà été identifiées notamment dans le contexte belge.
  • La prochaine Convention avec l’Assurance Maladie (2017-2022) doit rendre visible aux patients l’évolution du métier et les honoraires des pharmaciens.

Bertran CARLIER – 4 juillet 2016

[1] Une rémunération forfaitaire uniquement lors de la première année (« Implementation payment ») de 984 euros (£750).

[2] La rémunération variable est valorisée entre 28 et 39 euros par NMS.

[3] Par exemple : une officine ne peut effectuer que 10 NMS par mois si son volume de prescription est entre 1501 et 2500. Voir page 2 : http://psnc.org.uk/wp-content/uploads/2013/07/Briefing_on_changes_to_the_New_Medicine_Service_final.pdf

[4] Cumul jusqu’en janvier 2014.

[5] Rapport d’évaluation de l’université de Nottingham  http://www.nottingham.ac.uk/~pazmjb/nms/downloads/report/files/assets/common/downloads/108842%20A4%20Main%20Report.v4.pdf

[6] Voir tableau page 45 : http://www.nottingham.ac.uk/~pazmjb/nms/downloads/report/files/assets/common/downloads/108842%20A4%20Main%20Report.v4.pdf

[7] La méthode Qaly (« quality-adjusted life year » ou  « année de vie pondérée par la qualité ») vise à évaluer simultanément l’espérance de vie avec la notion de qualité de vie.

[8] Etude sur la base d’interviews avec des pharmaciens et médecins généralistes. http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/26806858

[9] http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/25712253

[10] Source : http://www.apb.be/SiteCollectionDocuments/COMMUNIQUES%20DE%20PRESSE%20-%20PERS%20MEDEDELINGEN/Dossier-ENM-BNM/ENM%20communique%20de%20presse%2016-09-2013.pdf

[11] http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/26975932

[12] Selon les données des représentants des pharmaciens, le nombre d’entretiens est décroissant avec le temps et les deuxièmes entretiens sont rarement effectués.

Source : http://www.prescrire.org/Docu /PostersRencontres2014/Poster_CHASPIERREalain.pdf

[13] http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/26904769

[14] En Belgique, la rémunération des médecins libéraux demeure à l’acte alors qu’en Grande Bretagne, elle est mixte à dominante de capitation.

Publication 26 juillet 2016 par USPO